Un vrai feuilleton de début de soirée. Depuis lundi matin, lendemain du premier tour des élections municipales, c’est le branle-bas de combat dans la gauche lilloise. Il faut dire qu’au premier abord, le score électoral avait de quoi faire sourire dans ce bastion socialiste : la liste du maire sortant Arnaud Deslandes (PS) obtient 26,26 % des voix, suivi de la grande surprise de la soirée : la candidate LFI Lahouaria Addouche atteint la 2e place du classement avec 23,36 % des voix, même si les estimations de début de soirée la donnaient à égalité avec la liste PS. Puis vient Stéphane Baly, le candidat écologiste de la mairie qui a failli prendre le beffroi en 2020, en 3e place, avec 18 % des voix. Derrière eux, la liste soutenue par Renaissance et portée par la députée Violette Spillebout atteint 11,4 % des voix, et vient enfin la liste RN portée par l’eurodéputé Matthieu Valet avec 10,92 % des voix.
Un ballotage favorable à la gauche, sans surprise. Mais tout se jouera sur les potentielles alliances qui permettront de répondre à une question majeure : qui des Verts ou de la France Insoumise pourra prétendre à arracher la mairie aux socialistes, à la tête de la ville depuis 1944 ?
Le bal des négociations devait donc s’entamer, comme il est de rigueur dans ce genre de ballotage. À 8h30, lundi matin, la liste « Lille Demain » menée par Stéphane Baly annonçait une « série de rencontres avec nos partenaires de gauche » en déplorant que celles-ci n’aient pas pu aboutir. La porte restait cependant ouverte.
À 14h30, petit coup de théâtre : le député LFI du Nord Aurélien Le Coq annonce un « accord » sur « l’ensemble des points programmatiques » entre la liste insoumise et la liste verte à parité d’élus : « 50 % d’élus de la liste insoumise et 50 % d’élus de la liste écologiste ». Un accord honnête au regard des 5 % d’écart entre les deux listes, au bénéfice des insoumis.

Les adieux de la tempête
Selon des sources internes, c’est cet accord qui sera plébiscité, en majorité, aussi bien par les co-listiers de « Lille Demain » que par les militant⸱es du groupe local écolo.
Mais peu avant 18 heures, c’est le raz-de-marée : lors d’une conférence de presse, Stéphane Baly annonce la fusion de sa liste avec celle … du Parti Socialiste. Contre la décision majoritaire de ses propres colistiers, donc. Selon plusieurs sources écologistes locales, Stéphane Baly a bien pris cette décision seul. « Il s’est passé un vote indicatif, et c’était serré. Comme c’était serré, la tête de liste souveraine a pris la décision de ne pas respecter le vote », nous indique Stéphanie Bocquet, élue écologiste au département du Nord et conseillère municipale à Lille, qui affirme avoir voté favorablement à l’alliance avec LFI. Elle fût une des premières à s’exprimer publiquement son désaccord avec la décision de la tête de liste via une story Facebook. « La négociation était meilleure avec LFI et puis c’est une nouvelle page. Il ne faut pas avoir peur de l’inconnu. Oui, Mélenchon n’aide pas la gauche, mais notre liste est belle, soudée, et aurait pu permettre un rapport de force au sein d’un exécutif avec LFI ».
Depuis, le sujet lillois est devenu un sujet national : il faut dire qu’une alliance Verts-LFI aurait été en très bonne place pour détrôner les habitudes socialistes locales. Et puis, le retournement de situation, c’est presque du pain béni pour les passionné⸱es de potins politiques (dont nous sommes, un peu, sans se l’avouer). Le sujet a évidemment été saisi par plusieurs personnalités du camp insoumis. La députée LFI du Val-de-Marne et vice-présidente de l’Assemblée Nationale Clémence Guetté a pu tacler ses camarades des autres partis de gauche en dénonçant des fusions qui ont « snobé, méprisé la France Insoumise » dans une vidéo postée sur Facebook. Les insoumis ont également annoncé la présence de Jean-Luc Mélenchon lors de leur meeting le 19 mars prochain, à 19 heures, au Grand Palais de Lille.
Stéphane Baly, qui n’a fait aucune expression publique ou médiatique depuis lundi soir, défendait avant-hier sa décision comme une « exigeance » et une « responsabilité » qui oblige « dans la situation du monde, nationale, locale, sur des dimensions aussi bien sociales qu’environnementales » à proposer au PS ce « pacte de gouvernance » comme il l’appelle.
Une décision difficile à avaler
Mais malgré tout, ça ne passe pas dans le camp écologiste. Selon des échanges internes que nous avons pu consulter, la colère est grande chez les militants et certains aimeraient voir une partie du groupe local investir la campagne des insoumis malgré la décision de leur chef de file. Ces derniers ont sauté sur l’occasion pour dénoncer une « alliances des notables face à la candidate du peuple » et à appeler les militant⸱es écologistes à « rompre les rangs ». Mais peu de chances que cela arrive.
« Ça fait 35 ans que je suis chez les Verts, je ne suis jamais partie. J’ai failli le faire quand Manuel Valls est devenu premier ministre [en 2014, sous François Hollande, ndlr] mais heureusement, nous ne sommes pas rentrés dans son gouvernement », souffle Stéphanie Bocquet. « Aujourd’hui, ça tangue beaucoup, il faut qu’on apaise les choses. Dimanche je vais voter Deslandes/Baly, ce n’était pas mon choix, mais je ne vais pas trahir mon parti ».
« On dénonce le manque de démocratie interne. »
– Axel Harbonnier
Même écho du côté des Jeunes Écologistes, qui ont dénoncé lundi soir dans un communiqué de presse un manque de démocratie interne et annoncé « se désolidariser » de la liste portée par Stéphane Baly « et de la suite qui lui sera donné ».
« Ce n’est ni un communiqué pro-LFI, ni un communiqué pro-PS, on dénonce juste le manque de démocratie interne », précise Axel Harbonnier, co-secrétaire des Jeunes Écologistes du Nord-Pas-de-Calais. « Les insoumis et les cadres nous font du pied pour qu’on soutiennent leur candidate, mais ça n’arrivera pas. Notre communiqué dénonce mais n’appelle pas à voter pour une liste ou pour une autre. »
Du pain béni pour les insoumis ?
N’empêche que, même si les militant⸱es font tout pour garder la bonne santé du parti, la tension est grande. Au point que le colistier Simon Jamelin, jusqu’ici à la 3e place de « Lille Demain » et qui portait la liste Verte dans la commune d’Hellemmes (rattachée à Lille), a annoncé se retirer. « Hellemmes Demain » a donc, en conséquence, choisi de ne pas déposer sa liste au second tour. Une décision dont la liste insoumise d’Hellemmes, arrivée en tête dans le camp de gauche a annoncé « prendre acte ». La liste portée par les insoumis⸱es Lucas Fournier et Khadija Gorwa Ghomari appelle donc les « électrices et les électeurs qui ont fait le choix au premier tour de la liste Hellemmes Demain, à se saisir pour ce second tour du bulletin de vote Hellemmes insoumise, écologiste, populaire. »
Trahison ? Clarification ? La décision solitaire de Stéphane Baly en aura surpris plus d’un, et pose évidemment des questions sur l’avenir du scrutin. Est-il possible que ces embrouilles fassent basculer la ville à droite ou à l’extrême-droite ? Impossible, pour Stéphanie Bocquet. « Lille est à gauche, on a le luxe d’avoir 3 listes de gauche qui se sont qualifiées au second tour. De ce que j’ai pu voir dans les bureaux de vote, c’est que le signal donné par les électrices et les électeurs est fort : il y a une baisse du PS, une baisse chez nous, alors qu’au niveau de la FI ça continue de monter », affirme celle qui nous annonce qu’elle ne fera pas campagne. Même écho du côté des Jeunes Écologistes : « Peu importe le résultat de Dimanche, Lille restera à gauche. C’est une chance que nous avons et que n’ont pas des villes comme Douai » reprend Axel Harbonnier. Le co-secrétaire régional du mouvement de jeunesse rattaché aux Écologistes « mais qui reste indépendant » annonce lui aussi que son organisation ne fera pas campagne à Lille mais ira plutôt soutenir des listes de gauche dans les villes du bassin minier, comme Douai, qui risquent fortement de basculer à l’extrême-droite. Dans tous les cas, il faudra attendre les résultats de dimanche soir pour connaître les leçons du choix de Stéphane Baly.
« Le signal donné par les électrices et les électeurs est fort : il y a une baisse du PS, une baisse chez nous, alors qu’au niveau de la FI ça continue de monter. »
– Stéphanie Bocquet
Au fond, si cette histoire aura agité l’actualité politique nationale ces derniers jours, il est malgré tout moins question des enjeux électoraux de dimanche que de l’avenir du camp écologiste dans la métropole. Stéphanie Bocquet l’admet, « il y a beaucoup de choses à reconstruire, les blessures sont très grandes ». Du côté des jeunes écolos, on reste « sereins ». « Notre organisation locale va bien. Nous avons eu une réunion avec les différents groupes de la région et nous avons trouvé des compromis. Quand la démocratie va bien, c’est que tout va bien », jure Axel Harbonnier.
Mais en coulisses, un cadre écologiste nous souffle, un peu amer :
« Stéphane Baly a considérablement abîmé l’écologie politique à Lille, et pour longtemps ».
Photo de couverture : Meeting LFI avec Rima Hassan, David Guiraud et Jean-Luc Mélenchon à Roubaix. 17/04/24. / Louise Bihan.
Fondatrice et tenancière multitâches chez Espaces. Documentariste, photographe, et autrice. Pratique le stream en amatrice sur Twitch, Youtube, Owncast. Animatrice radio instable mais motivée.

