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Journal personnel sous le génocide : « Pourquoi ma maison est-elle transformée en projet colonial alors que je vis sous une tente ? »

Nouvelle chronique de Sarah Emad, notre correspondante à Gaza : Comment les habitants de Gaza deviennent les destinataires de décisions auxquelles ils ne participent pas, tandis que leur terre se transforme progressivement en un espace qu’ils ne possèdent plus ?

Depuis deux ans, Gaza est le théâtre de morts en masse, de famine, de disparitions, de tentatives d’effacement et de génocide. Aujourd’hui, presque sans prévenir, on la transforme, par le discours, en un simple problème de gestion. Des plans ont été élaborés. La première phase a cédé la place à la deuxième. Des comités ont été mis en place. Un avenir tout tracé se dessine, tandis que les questions fondamentales de droits et de responsabilité sont reléguées au second plan, considérées comme de simples complications.

Je ne cherche plus ma maison. J’essaie de comprendre ce qui est en train de la remplacer. Pendant que je vis sous une tente, d’autres décident de ce que deviendra mon lieu.

Les territoires situés au-delà de la “ligne jaune” subissent une mutation rapide : maisons détruites, terres expropriées, et projets de colonies qui redessinent le paysage. Ce qui était autrefois des quartiers vivants deviennent des zones réservées à des projets stratégiques et économiques, au détriment des habitants déplacés.

« Chaque coin de terre que nous avons perdu est une partie de notre vie qui disparaît », raconte Mariam, 41 ans, résidente de Gaza.

Cette transformation n’est pas abstraite. Elle matérialise l’injustice : pendant que Gaza souffre des effets des conflits régionaux, ses espaces de vie sont réaffectés aux intérêts d’autres puissances, renforçant le sentiment d’invisibilité et de dépossession des habitants.

Le cessez-le-feu n’a rien suspendu, il a changé de forme.

Les derniers noms s’ajoutent aujourd’hui, à Khan Younès. Des martyrs de plus, inscrits dans une continuité qui ne s’interrompt pas. Depuis le cessez-le-feu, le bilan continue de s’alourdir : environ 670 palestiniens sont tombés en martyrs, et chaque jour prolonge cette liste, sans rupture nette entre guerre et « après ».

Mais Gaza n’est plus seule dans cette logique. Au Liban, le scénario observé à Gaza se reproduit, dans le contexte de l’escalade régionale. Frappes, destructions et une atteinte directe aux espaces civils. Des habitations, des quartiers entiers, des lieux de vie sont touchés. Depuis le début de cette phase, plus de 1 100 personnes sont tombées en martyr au Liban, selon les bilans disponibles. Parmi elles, au moins 5 journalistes ont été tués dans l’exercice de leur travail. Les derniers noms s’ajoutent encore.

La guerre se joue entre Israël et l’Iran. À Gaza, pourquoi en payer le prix ?

La guerre se mesure moins à ceux qui la décident qu’à ceux qui en absorbent les effets , les habitants n’en fixent ni le rythme ni les objectifs, mais en portent la charge, de manière continue. Chaque tension régionale se traduit ici par un resserrement : Ce qui se joue ailleurs ne reste pas abstrait. Il redéfinit concrètement ce qui est possible ou non à Gaza. Les martyrs s’accumulent, comme si chaque frappe était une revanche sur ceux qui ont déjà souffert. Chaque jour apporte son lot de noms, ses pertes, ses familles brisées. Le cessez-le-feu, qui devait protéger, ne suspend pas ces violences, les violations sont visibles, directes et constantes.

« On ne décide de rien. On ne choisit pas les frappes ou les restrictions. Tout ce qu’on peut faire, c’est survivre et protéger nos familles », dit Hani, 28 ans, natif de Gaza et actuellement déplacé à Al-Zawaida. Il y a deux jours, mon ami, policier, a été tué dans une frappe à Al-Nuseirat. Il a payé pour ce qui se passe ailleurs. Maintenant, on attend tous de savoir qui sera la prochaine victime. Chaque attaque qui frappe Israël depuis l’Iran revient à nous, à Gaza. Hani passe ses journées derrière sa petite bisṭa [kiosque de vente, ndlr] de cigarettes, essayant de joindre les deux bouts, mais chaque client, chaque geste quotidien, lui rappelle que la guerre ne fait pas de distinction.

À Gaza, la ville entière est devenue une file d’attente.

Chaque besoin, même le plus basique, eau, nourriture, carburant, se transforme en heures d’attente, en promesses brisées, en tension palpable. Samira, 34 ans, mère de trois enfants et résidente de Jabalia, raconte : « Je passe plus de temps dans ces files que dans ma tente. Parfois, je rentre les mains vides, et mes enfants attendent encore ». Même les petites aides humanitaires deviennent des épreuves : quelques litres d’eau, un sac de riz, des médicaments, tout exige un effort physique et mental colossal. Les files d’attente ne sont pas seulement des queues, elles sont un reflet de la privation systématique, de l’impuissance et du poids de la guerre qui pèse sur chaque habitant.

Dans le sud, Khaled Al-Bagh, déplacé, attend devant un point de distribution. À 23 ans, il a laissé derrière lui ses études d’ingénierie. Il passe désormais ses journées à attendre de l’eau.

« Je devrais être à l’université. À la place, j’attends mon tour pour de l’ea», dit-il.

La vie continue sous les décombres, dans les tentes. Les habitants n’ont pas choisi cette guerre, ils n’ont pas choisi d’être déplacés, d’attendre de l’eau pendant des heures, de voir leurs amis tomber en martyrs, ou de regarder leurs maisons transformées en zones interdites. Pourtant, ils portent ce poids chaque jour, leurs voix sont celles de ceux qui subissent sans jamais décider, mais qui résistent dans chaque geste de survie, dans chaque file, dans chaque minute d’espoir.

Gaza n’est pas seulement un lieu : c’est un miroir des choix d’autres puissances et de la résistance quotidienne d’une population qui refuse de disparaître, où chaque martyr, chaque file d’attente, chaque quartier perdu témoigne d’une seule vérité : la guerre peut changer de forme, mais la vie continue de réclamer sa place.

Pour aider Sarah et ses proches à survivre dans l’enclave palestinienne, pensez à lui faire un don. Merci.

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Sarah Emad est une voix journalistique émergente de Gaza. Journaliste et rédactrice indépendante, elle transmet la réalité sous le siège avec un style sincère et percutant, portant des messages d’humanité et de vérité au monde malgré les ruines et les frontières.

📩 Contact : saraemadza@gmail.com