« Nous n’aurons plus peur ». A Lille, une manifestation nocturne pour rendre visible la « colère féministe ».

Mardi soir, à l’occasion de la journée de lutte contre les violences faites aux femmes, 600 personnes ont défilé dans les rues de Lille la nuit à l’appel du Collectif Lillois de Luttes Féministes.

« La honte et la culpabilité doivent changer de camp« .

C’est un mot d’ordre clair et peut-être pas si évident que ça pour tout le monde. Un mot d’ordre parmi tant d’autres cris du coeur qu’on pouvait retrouver écrits sur toutes les pancartes qui survolaient la manifestation prévue ce mardi soir par le Collectif Lillois de Luttes Féministes (CLLF), pour la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. 600 personnes ont pris la rue ce soir-là à l’appel de ce jeune collectif lillois qui organisait ici sa première manifestation.

Pour Bahija, militante du CLLF, l’heure est à la riposte massive. Alors que la petite foule commence à se masser place de la République, elle affirme : « Si nous marchons dans la rue aujourd’hui, ce n’est pas pour demander la permission d’exister., c’est pour rappeler que nos vies valent plus que leurs institutions. Les violences sexistes et sexuelles ne sont pas des dérives mais un système, un outil de contrôle qui traverse nos corps, nos quartiers et nos vies ».

Manifestation nocturne à l’occasion de la journée de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. PHOTOS : Louise Bihan.

Le CLLF, créé par quelques militantes féministes proches des milieux syndicaux fin 2022, a pour ambition de rendre la lutte féministe lilloise davantage « combative » en faisant le lien entre associations féministes plus anciennes, syndicats et organisations révolutionnaires. Très actives pendant la lutte contre la réforme des retraites en 2023, elles tentent d’inscrire à l’agenda miitant l’idée de la « grève féministe« , notamment pour le 8 mars, à l’instar des mouvements de grèves initiés chaque année à Lausanne (Suisse).

Reprendre la main sur l’agenda politique féministe, c’est bien là le mot d’ordre général : refuser l’instrumentalisation, d’où qu’elle vienne, et prendre le problème à la racine. « En France, une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son compagnon [au 23 novembre 2025, l’association Nous Toutes dénombrait 152 féminicides en France depuis le début de l’année. Elle en avait recensé 141 sur toute l’année 2024, ndlr]. 94 000 femmes sont victimes de viols ou de tentatives de viols chaque année. Derrière ces chiffres, il y a les survivantes qu’on écoute pas, celles qu’on culpabilise, celles qu’on ignore, celles qui ne rentrent pas dans la case des victimes parfaites.« 

Et il y en avait sûrement beaucoup, des victimes « pas parfaites« , ce soir parmi les manifestant⸱es. Celles (ou ceux) qui n’ont pas connu l’agression sexuelle, le viol, qui va être unanimement reconnu comme crime. Celles pour qui il subsiste des « zones grises« , celles qui n’ont rien dit, celles qui « exagèrent« , qui l’avaient « un peu cherché« . Celles qui ont trop bu, celles qui ont dit « oui » après que l’autre ait insisté pendant une heure. Celles (ou ceux) qui ont mis 30 ans à se souvenir d’actes incestueux dont elles ont été victimes dans l’enfance. Celles qui fuient les guerres et dont on leur refuse l’asile. Celles, tout simplement, qu’on refuse d’entendre parce qu’une bienveillance hypocrite ne viendrait rien sauver.

Pancartes "Dans 91% des cas de violences sexuelles, les femmes connaissent leurs agresseurs", et "Nos corps, nos choix, donc ferme ta gueule".
Manifestation nocturne à l’occasion de la journée de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. PHOTOS : Louise Bihan

Alors il fallait bien reprendre le cours du récit, comme pour conjurer le sort. Affirmer, comme le criait en lettres grasses la banderole de tête dans la manifestation, que « nous n’aurons plus jamais peur » et qu’en finir avec le système qui perpétue ces violences devient plus que jamais nécessaire.

Bahija l’affirme, « nos luttes s’inscrivent contre toutes les violences : coloniales, racistes, islamophobes, patriarcales. En tant que féministes, nous avons le devoir de dénoncer le purplewashing français mais aussi le colonialisme de l’État génocidaire israélien qui prétend vouloir protéger les femmes pour tenter de justifier le génocide en cours à Gaza. Dénoncer l’impérialisme occidental qui alimente et profite des conflits au Congo ou au Soudan, où les femmes sont victimes de violences sexuelles. Le patriarcat est mondial et se renforce dans les contextes de guerre« .

Et alors que la journée de souvenir trans avait lieu quelques jours auparavant, c’était l’occasion de rappeler que « les personnes trans sont en première ligne des violences, policières, médiatiques et médicales« .

Pancartes "féministes radicales et en colère", "not all men but a lot quand même".
Manifestation nocturne à l’occasion de la journée de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. PHOTOS : Louise Bihan.

La manifestation de ce mardi soir, qui s’est déroulé sans accrocs sous les regards amusés ou offusqués des passant⸱es (c’est selon), se voulait parler d’une même voix, à rebours d’un féminisme considéré comme plus « réformiste » à l’oeuvre dans des organisations davantage « institutionnalisées« . « Le libéralisme nous parle de déconstruction, mais on ne déconstruit pas un système qui viole, assassine, génocide », reprend Bahija. « Nous ne voulons pas aménager ce système, nous voulons en finir avec lui, Nous ne sommes pas ici pour réparer leurs ruines, mais pour bâtir quelque chose d’autre, ensemble. Sur d’autres bases, plus solidaires, collectives.« 

A l’arrivée de la manifestation place de l’Opéra, étroitement surveillée par la police, la ferveur s’empare de tous les esprits malgré la pluie tombante, accompagnée par les chants de la chorale anarchiste lilloise La Gouaille postée au-dessus des marches. Et du côté du CLLF, on se félicite de cette marche qui aura réuni davantage de personnes qu’attendues pour une première manifestation de cet ordre : « Nous sommes là pour rappeler que la nuit nous appartient, vive la lutte des opprimés ! »

Pancarte "Féministes radicales et en colère"
Manifestation nocturne à l’occasion de la journée de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. PHOTOS : Louise Bihan.

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