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CultureSocial

« Les Doléances » : le cri du cœur des Gilets Jaunes dans un documentaire projeté à Tourcoing, avec sa réalisatrice.

Dimanche 9 novembre, la LDH de Lille organisait une projection du documentaire « Les Doléances » d’Hélène Desplanques, sorti en janvier 2024. 6 ans après le mouvement des Gilets Jaunes, que...

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Louise Bihan
10 novembre 2025 7 Min Read

Fin 2018, la France connaît son plus grand mouvement social depuis des décennies : le mouvement des Gilets Jaunes. Animés par la colère et le besoin d’être entendus, des milliers de personnes occupent, pendant plusieurs mois, les ronds-points et les rues pour réclamer davantage de démocratie directe et de justice sociale. Face à la colère qui prend de partout, certaines mairies commencent à mettre en place un système de « cahiers de doléances » inspiré de la Révolution française, avant d’être repris par Emmanuel Macron dans le cadre du « grand débat national ». En première ligne de cette initiative : les ruralités, les petites communes, qui sont au cœur de « Les Doléances » (2024), le dernier film d’Hèlene Desplanques, documentariste lilloise, projeté ce dimanche 9 novembre au Fresnoy à Tourcoing. Une projection organisée par la section lilloise de la LDH dans le cadre d’une restitution de travaux que ses militants ont mené sur les cahiers de doléances des Cœur des Flandres, de Roubaix/Tourcoing, et de Villeneuve d’Ascq.

Le film, diffusé pour la première fois sur France 3 Régions en janvier 2024, prend pour personnage principal Fabrice Dalongeville, le maire d’Auger-Saint-Vincent, un village de 520 habitants dans l’Oise. Président de l’association des maires ruraux de l’Oise, il cherche à comprendre pourquoi les cahiers de doléances mis en place pendant le mouvement des Gilets Jaunes ont été depuis oublié. S’en suit un long trajet à la rencontre de chercheurs, députés, archivistes, militants locaux, pour tenter de sortir ces cahiers citoyens de l’oubli. Un film qui prend donc la forme d’un road movie à la portée politique certaine : il a permis à ce que la question des cahiers de doléances et de leur publicité trouve un écho à l’échelle national. Un moyen de lutter contre « l’amnésie collective assez surprenante » que dénonçait la réalisatrice du film après la projection : « Ces cahiers, c’est un trésor national, pour les chercheurs comme pour tout un chacun. Ce ne sont pas des archives lointaines, c’est de l’histoire récente ! »

Présente au Fresnoy devant une soixantaine de personnes, Helène Desplanques raconte l’histoire d’un film-compagnon qui depuis un an et demi ne cesse de marquer les routes qu’il a traversé et bien au-delà : « Le film a beaucoup vécu sans moi. Au départ, France 3 National a refusé de financer le film car trop politique. C’est grâce aux antennes de France 3 Régions qu’il a pu exister, et quand tous les médias ont commencé à s’en emparer, France 3 National m’a rappelé pour le diffuser », s’amuse-t-elle. « Le scénario a été très compliqué à écrire, j’ai appris qu’il fallait faire confiance, j’ai fait confiance à Fabrice [Dalongeville], il m’a emmené là où je ne pensais pas aller. Je ne m’attendais pas à ce que le film prenne tant d’ampleur, qu’il y ait une centaine de projections et qu’il y en ait encore près de 2 ans après sa sortie ».

Extrait du film “Les Doléances” d’Hélène Desplanques, diffusé au Fresnoy à Tourcoing. PHOTOS : Louise Bihan

Des cahiers pour l’histoire… toujours d’actualité

Si le film prend autant d’ampleur, c’est bien parce qu’il exhume ce que les pouvoirs publics auraient voulu nous faire oublier : les mots de chacun-e d’entre nous, la force politique de tous ces cahiers, la vérité et la sincérité de ses propos, l’urgence et les cris d’alerte qu’ils dévoilent, et l’inaction des gouvernements qui ont préféré balayer la poussière sous le tapis pour ne pas que ça les dérange. Parce que les mots qu’ils renferment sont dérangeants, et même dangereux, pour les gens de pouvoir : ils parlent tous d’une même voix contre la précarité, contre ce qui nous étouffe. Elle est là, la vraie union nationale : dans la volonté tenace de vivre dans un pays plus juste, égalitaire, démocratique. Un auditeur dans la salle avait bien résumé l’état d’esprit de ces cahiers de doléances : « Je déteste encore plus Macron ce soir que jamais ».

Et ce dimanche soir, dans une grande salle du Fresnoy à Tourcoing, Hélène Desplanques tente de comprendre ce qui a amené à cette amnésie collective qu’elle dénonçait plus tôt : « Pourquoi a-t-on oublié ces textes ? Est-ce parce que le Covid a figé tout le monde dans le formol ? Il y a tellement eu une absence de volonté politique, on a tout fait pour ne plus flécher l’attention dessus. On est un peu remués par une actualité qui va de crises en crises, notre attention a été attirée ailleurs. Il y a eu plus d’une centaine de projections, et à chaque fois les gens me disaient : c’est fou qu’on ait oublié ça. Je pense que maintenant, on ne va plus les oublier. »

Et les échos de ce film sont d’ors et déjà audibles : c’est ce documentaire qui a poussé la LDH de Lille a aller étudier ce fameux corpus. Elle rendait compte, ce dimanche soir, des résultats de ses travaux, citoyens et bénévoles : « C’est ce documentaire qui nous a beaucoup inspiré à la LDH et à d’autres collectifs citoyens, ça nous a donné envie d’aller voir au plus près de ces contributions là », nous dit David, militant « ligueur » à Lille, qui intervenait ce soir devant le public du Fresnoy. « On s’est concentrés sur 3 territoires : Cœur des Flandres, Villeneuve d’Ascq et Roubaix/Tourcoing. On a recensé sur ces 3 territoires 496 contributions. Sur les 496, on a essayé d’extraire des thématiques particulières et on en a sorti 1400 items qu’on a réparti, catégorisé, voir dans quelles proportions elles sont présentes. C’est le pouvoir de vivre qui est arrivé en premier, les impôts, la défiance envers les élus (ce que les sondages confirment ces derniers mois). On a remarqué aussi qu’il y avait une énorme force de propositions. Les questions qui obsèdent les médias, la questionde l’immigration, la question sécuritaire, sont extrêmement minoritaires. »

David poursuit sur ce qui est, au fond, la révolte dans la révolte : l’esprit des Gilets Jaunes qui s’incarne à nouveau dans ce travail scientifique, citoyen, populaire, produit à partir de toutes ces doléances. « Les doléances, c’est un très bel objet historique. On sent qu’on fait commun : je suis pas le seul à penser ça, à galérer etc. Ça défait l’individualisme de notre société. C’est une source d’inspiration politique énorme, mais qu’est-ce qui va en être fait ? C’est la grande question. »

Un combat parlementaire qui avance … doucement

Question à laquelle il est difficile de répondre, mais tout n’est pas vain : le combat parlementaire à cet égard suit son cours et, malgré les difficultés, « les nouvelles sont bonnes » pour Hélène Desplanques : « La résolution portée par la députée écologiste Marie Pochon, que j’ai sollicité pour le film, a été votée à l’Assemblée Nationale en mars 2025. C’est un texte non-coercitif [qui demandait à ce que les cahiers de doléances soient rendus publics, ndlr] mais ça a un peu forcé la main du gouvernement car à partir de mai, tous les cahiers étaient accessibles dans toutes les archives départementales, ce qui n’était pas le cas jusque là. La dissolution de l’Assemblée Nationale en juin 2024 nous a un peu mis des bâtons dans les roues car il était prévu que la résolution soit initialement discutée à la fin du mois de juin, mais la crise politique a fait retarder l’échéance. Marie Pochon a été persévérante et ça a été voté. A la suite du vote de cette résolution, le gouvernement a fait passer un décret fin avril pour rendre public ces cahiers citoyens et un comité de suivi a été mis en place, avec Fabrice Dalongeville et des parlementaires. On est sur la bonne voie pour la mise en place d’une plateforme numérique. »

Un long combat qui est pourtant essentiel, tant les écrits que renfermaient ces cahiers de doléances sont toujours d’actualité : « Ce qui ressort le plus, c’est la question de la rémunération des élus justement parce qu’ils ont la responsabilité de la représentativité : qu’est-ce qu’ils font avec l’argent public ? », rappelle Hélène Desplanques. « C’est quand même intéressant quand on constate qu’Emmanuel Macron est celui qui a le plus utilisé les processus de démocratie participative, ça a été prouvé. Il n’a cessé de demander l’avis de citoyens, et puis après, il n’en tient pas compte. Ça siphonne la démocratie. Les doléances en ont un exemple patent. Il ne faut pas se miner, il reste des Fabrice Dalongeville dans le monde, mais il faut rester vigilants ». La réalisatrice tient d’ailleurs à le rappeler : « Ce n’est pas Macron qui a eu l’idée des cahiers ! C’est Fabrice Dalongeville et d’autres maires ruraux de l’Oise qui se sont appelés en décembre 2018 et qui ont en place les premiers cahiers. Quand ils ont été reçus par Macron en janvier 2019, Fabrice leur a donné une clé USB avec le contenu des cahiers. Ils ont bien vu que les conseillers d’Emmanuel Macron étaient intéressés. 10 jours plus tard, ils annonçaient le grand débat national, sans bien sûr dire que l’initiative venait des maires ruraux. »

« Il faut juste se faire confiance »

Extrait du film “Les Doléances” d’Hélène Desplanques, diffusé au Fresnoy à Tourcoing. PHOTOS : Louise Bihan

6 ans plus tard, les cahiers de doléances et ce qu’ils renferment sont peut-être tout ce qui nous reste collectivement de ce moment historique qu’a été le mouvement des Gilets Jaunes, auquel plusieurs personnes présentes dans la salle admettent « être passés à côté ». Et c’est assez pour donner du grain à moudre à toutes les personnes présentes ce dimanche soir : « Je crois que la France est un maillon qui résiste : il y a une passion de l’égalité en France. Elle reste un pays de résistance. Ce qui ressort de la situation politique actuelle, c’est le poids des idées d’extrême-droite, dont la diffusion est organisée par ceux qui possèdent les médias dominants. Mais on a tout lieu d’espérer. Le second tour des législatives 2024 a montré que l’extrême-droite n’était pas imbattable », affirme un auditeur.

Et pour Hélène Desplanques, qui travaille sur un autre projet dont elle ne peut en dire les détails, ce film rappelle que rien n’est écrit d’avance : « L’espoir, ça peut être des initiatives collectives : que le terrain fasse. C’est ce qu’il s’est passé sur les doléances. Des collectifs se sont montés. Ils n’attendent pas que l’État fasse : il faut se reconnaître comme acteur de la chose publique. J’ai de l’espoir. Ce qu’il s’est passé avec ce film, ça prouve qu’il peut se passer des choses. A deux, avec Fabrice, on a fait bouger les choses. On a plus de puissance qu’on ne le croit. Il faut juste se faire confiance. »

La Ligue des Droits de l’Homme lilloise organise son prochain « forum des libertés » le 10 décembre prochain, plus d’infos sur leur site.

Photo de couverture : Louise Bihan

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Louise Bihan
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Fondatrice et tenancière multitâches chez Espaces. Documentariste, photographe, et autrice. Pratique le stream vidéo en amatrice. Animatrice radio instable mais motivée.

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