Une femme du Moyen-Orient entretient des tentes dans un camp de Gaza, symbolisant la résilience au milieu du conflit. Une femme du Moyen-Orient entretient des tentes dans un camp de Gaza, symbolisant la résilience au milieu du conflit.

Gaza : après la ligne jaune, Israël trace l’orange — et personne ne sait où elle s’arrête.

64 % du territoire sous contrôle militaire israélien. Des lignes qui se déplacent la nuit, sans carte officielle, sans coordonnées. Ce n’est pas une stratégie militaire. C’est une stratégie de colonisation. Qui gagne du terrain chaque jour.

64 % du territoire sous contrôle militaire israélien. Des lignes qui se déplacent la nuit, sans carte officielle, sans coordonnées. Ce n’est pas une stratégie militaire. C’est une stratégie de colonisation.

Cinq mois après le cessez-le-feu et la fin « officielle » de la guerre, la ligne jaune est devenue une réalité quotidienne pour les habitants de Gaza. Depuis, l’armée israélienne s’en sert pour avancer ou se retirer selon les zones où nous vivons et elle a avancé, à plusieurs reprises, dans les secteurs où nous nous trouvons. C’est ainsi que fonctionne le processus d’apprivoisement : les lignes se multiplient, rouge, jaune, verte, grise, et ne sont finalement que des termes préparés pour annoncer un changement réel sur le terrain pendant que l’occupation continue, que les maisons sont volées, que ce qui reste des terres est rasé.

Abou Bilal, 44 ans, professeur d’arabe, vit avec sa famille dans une école transformée en abri. Sa maison se trouve dans la zone de la ligne jaune. « La clé est dans ma poche. La tente est ma maison », dit-il avec amertume. Abou Bilal se souvient du jour où la ligne jaune est apparue dans son quartier. « Au début, on pensait que c’était temporaire. Quelques blocs de béton, une démarcation pour le cessez-le-feu. Personne n’imaginait que ça allait rester. »

La ligne jaune est née de l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2025, sous médiation américaine. En décembre 2025, le chef d’état-major israélien, Eyal Zamir, la rebaptise « nouvelle frontière d’Israël ». En janvier 2026, des images satellitaires montrent ses blocs de béton avancer vers l’ouest, silencieusement, sans avertissement.

« Un matin tu te réveilles et la ligne a bougé », dit Abou Bilal. « Ta rue est devenue zone militaire. Personne ne t’a prévenu. » Puis est venue l’orange. Sa position varie selon l’unité militaire déployée. Aucun marquage au sol, aucune coordonnée officielle. 11 % supplémentaires du territoire, avalés en silence.

Jad Isaac, directeur de l’Applied Research Institute-Jerusalem, estime qu’Israël contrôle désormais au moins 64 % du territoire de Gaza. Avant la guerre, il mesurait 365 km² pour 2,3 millions d’habitants. Aujourd’hui, ce qui reste des 1,9 millions de survivants, c’est une bande côtière à l’ouest — surpeuplée, sans eau, sans électricité, sans issue. La majorité vit sous des tentes, déplacée plusieurs fois depuis octobre 2023, portant avec elle ce qui reste d’une vie.

La ligne sépare les zones de contrôle total de l’armée israélienne des zones où les Palestiniens sont tolérés, mais des centaines d’entre eux ont été tués à proximité, sous prétexte qu’ils s’en étaient trop approchés.

Ritaj Rihan avait 9 ans. Le 9 avril 2026, elle était assise dans une tente scolaire à Beit Lahiya, au nord de Gaza — une de ces tentes de fortune qui remplacent les écoles détruites. Une balle israélienne a traversé la toile pendant le cours. Elle a laissé derrière elle un cahier taché de sang et une mère qui n’a plus de mots. Sa famille vit à quelques mètres de la ligne jaune. « On entend les tirs et les chars clairement. Nous sommes exposés à la mort à chaque seconde », souffle la mère de Ritaj. Une semaine avant la mort de Ritaj, une autre balle avait failli tuer un enfant de la famille dans une tente voisine. « Il n’y a pas d’abri de remplacement, pas d’endroit sûr. On tiendra ici. »

L’histoire de Ritaj ne sera pas la dernière.

Oum Mohammad, 50 ans, déplacée au camp de Mawasi avec ses sept enfants, a été contrainte de quitter son foyer quatre fois depuis le début de la guerre. Elle a perdu son mari, mort de faim pendant la guerre. Elle vit aujourd’hui avec ses enfants dans une tente au camp de Mawasi. L’un d’eux a été tué alors qu’il tentait de récupérer quelques affaires dans leur maison de Khan Younis, située près de la ligne jaune. « J’ai perdu mon mari à la faim et mon fils à la ligne », dit-elle. « Chaque matin je compte les jours en espérant rentrer chez moi. Mais chaque soir je me retrouve dans la même tente, dans le même camp, sans savoir si demain sera différent. »

Depuis l’entrée en vigueur de ce qui est appelé cessez-le-feu en octobre 2025, 854 Palestiniens ont été tués et 2 453 blessés, selon le ministère de la Santé palestinien

Plus de 60 % des bâtiments de Gaza ont été endommagés ou détruits depuis le début de la guerre. Des quartiers entiers ont disparu — Jabalia, Shejaiya, Beit Lahiya — rasés jusqu’aux fondations. Les frappes aériennes et les opérations terrestres israéliennes ont détruit méthodiquement les infrastructures de base : les réseaux d’eau et d’assainissement sont effondrés, les eaux usées coulent dans les rues. Les stations de dessalement ont été bombardées, privant des centaines de milliers de personnes d’eau potable. L’électricité a quasiment disparu du territoire. Sur les 36 hôpitaux que comptait Gaza avant la guerre, moins d’un tiers fonctionnent encore, et partiellement. 46 % des médicaments essentiels sont en rupture de stock. 66 % des consommables chirurgicaux sont indisponibles.

Ce n’est pas seulement une destruction physique. C’est l’effacement d’une infrastructure de vie construite sur des décennies. Une évaluation conjointe de l’ONU et de l’Union européenne conclut que la guerre a fait reculer le développement de Gaza de 77 ans.

Une frontière qui ne dit pas son nom

Les blocs de béton avancent la nuit. Les couleurs changent. Chaque ligne devient un fait accompli avant même d’être nommée. Jaune, orange, demain une autre couleur, un autre nom, le même résultat.

Abou Bilal a toujours sa clé dans la poche. Oum Mohammad compte toujours les jours. Et dans un cahier taché de sang à Beit Lahiya, Ritaj Rihan avait 9 ans et voulait apprendre.

Dans un territoire de 365 km², les deux tiers sont aujourd’hui sous contrôle militaire. Ce qui reste n’est pas un refuge. C’est l’espace que la prochaine ligne n’a pas encore avalé.

Photo de couverture : Hosny Salah. Retrouvez son travail sur Pexels.

Important : Sarah Emad vit toujours dans la bande de Gaza, sujette aux bombardements quotidiens et à la précarité extrême. Si vous le pouvez, n’hésitez pas à lui faire des dons sur sa cagnotte. Merci.

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Sarah Emad est une voix journalistique émergente de Gaza. Journaliste et rédactrice indépendante, elle transmet la réalité sous le siège avec un style sincère et percutant, portant des messages d’humanité et de vérité au monde malgré les ruines et les frontières.

📩 Contact : saraemadza@gmail.com