Pour la troisième année consécutive, Gaza n’a ni pèlerins ni sacrifice.
L’Aïd el-Adha marque le dixième jour du mois de Dhul Hijjah, l’une des périodes les plus sacrées du calendrier islamique. Les neuf jours qui le précèdent sont consacrés au culte, au jeûne et à la prière — un temps où les musulmans du monde entier cherchent à se rapprocher de Dieu, culminant avec le jeûne du jour d’Arafat. Pour ceux qui en ont la possibilité, c’est aussi la saison du Hajj : le pèlerinage à La Mecque qui constitue le cinquième pilier de l’islam, une obligation accomplie une fois dans une vie, pour laquelle des millions de personnes économisent et se préparent pendant des années.
Avant la guerre, ces deux saisons s’installaient à Gaza selon un rythme bien particulier. Dès les premiers jours de Dhul Hijjah, les conversations sur les proches partis en pèlerinage emplissaient les maisons et les rues. Les familles commençaient à rassembler le nécessaire pour l’Aïd — vêtements et sucreries — tandis que les marchés au bétail se remplissaient de parents et d’enfants faisant le tour des moutons et des bovins, dans des scènes qui faisaient depuis longtemps partie de la tradition de l’Aïd à Gaza. À l’intérieur des maisons, les femmes préparaient le kaak et les plats traditionnels. Le matin de l’Aïd, le son des takbeerat provenant des mosquées se mêlait à l’odeur de la viande grillée et du café, et les rues se remplissaient de visites et d’enfants en habits neufs. Cette année, pour la troisième année consécutive, pas un seul pèlerin de Gaza ne se tiendra sur les plaines d’Arafat. Et pour la troisième année consécutive, la plupart des familles fêteront l’Aïd sans sacrifice.
Pendant des années, le Hajj n’était pas un rêve lointain pour les familles de Gaza : c’était un projet. Les familles économisaient discrètement, année après année, mettant de côté de petites sommes prélevées sur des revenus modestes, persuadées que le voyage demanderait du temps et de la patience. Le passage de Rafah était leur porte d’entrée : un bus pour Le Caire, un vol pour Djeddah, et les plaines d’Arafat à portée de main. Chaque année, Gaza envoyait des pèlerins. Chaque année, des familles se rassemblaient au passage pour les saluer.
Depuis octobre 2023, ce passage est effectivement fermé aux déplacements civils. Pour la troisième année consécutive, pas un seul pèlerin de Gaza n’accomplira le Hajj.
Oum Ibrahim, 63 ans, est assise à l’intérieur d’une tente de fortune à Al-Mawasi, à la périphérie de Khan Younès , une zone autrefois connue pour ses terres agricoles ouvertes, aujourd’hui bondée de milliers de familles déplacées. Pendant des années, elle et sa famille économisaient pour le Hajj, mettant de côté de petites sommes dès que possible.
Quand la guerre a éclaté, ces économies se sont évaporées dans la survie, la nourriture, les coûts de déplacement et les besoins fondamentaux d’une vie marquée par des déplacements répétés.
« Nous économisions pour le Hajj », dit-elle doucement. « Mais la guerre a tout pris. Même l’argent est devenu une survie. »

La perte financière est pourtant la moindre des douleurs qu’elle porte. Pendant la guerre, Oum Ibrahim a perdu trois de ses fils. Le deuil, dit-elle, n’est plus quelque chose qui surgit par moments ; il est constant, inscrit dans chaque instant du quotidien.
L’Aïd el-Adha, qui signifiait autrefois des rassemblements familiaux et le bruit des préparatifs, arrive désormais dans le silence. À Al-Mawasi, il n’y a plus de foyers familiaux où revenir, seulement des tentes serrées les unes contre les autres, s’étendant à perte de vue sur une terre qui n’était pas destinée à accueillir autant de vies.
« Comment puis-je célébrer », demande-t-elle, « quand j’ai enterré mes enfants ? »
La perte dépasse le Hajj. Pour la troisième année consécutive, l’Aïd el-Adha arrive à Gaza sans son rituel le plus visible : le sacrifice.
Muhammad al-Sousi, 35 ans, a passé sa vie professionnelle dans la construction. Avant la guerre, il subvenait aux besoins de ses cinq enfants grâce à un travail physique régulier : poser des parpaings, construire des murs, pourvoir. Aujourd’hui, il n’y a plus de travail, plus de revenus, et plus de murs à bâtir dans une ville où des quartiers entiers ont été rasés. Cette année, dit-il, est la plus cruelle.
« Avant, on attendait l’Aïd pour apporter de la joie aux enfants et distribuer de la viande aux proches et aux pauvres », dit-il. « Aujourd’hui, on n’est même plus capable d’acheter un kilo de viande. Les enfants demandent où est le sacrifice, où sont les habits de l’Aïd, mais les priorités ont complètement changé. Les gens cherchent maintenant de la nourriture, de l’eau et de la sécurité. »
Le ministère gazaoui de l’Agriculture a confirmé que les habitants marqueront l’Aïd el-Adha cette année sans animaux de sacrifice pour la troisième année consécutive, citant les restrictions israéliennes comme cause principale. Le ministère a noté que la destruction systématique par Israël du secteur de l’élevage depuis octobre 2023 a inclus le bombardement de fermes, de parcs à animaux, d’installations vétérinaires et d’entrepôts d’aliments pour bétail.
Avant la guerre, Gaza importait entre 10 000 et 20 000 veaux et entre 30 000 et 40 000 moutons chaque année pour la saison de l’Aïd. Cet approvisionnement a été totalement interrompu.
Oum Muhammad, 49 ans, est déplacée du nord de Gaza. Elle vit avec ses enfants et leurs familles, plus de treize petits-enfants entassés dans une tente.
Avant la guerre, l’Aïd el-Adha avait une forme que toute la famille connaissait. Deux jours avant l’abattage, sa famille amenait un mouton à la maison. Les petits-enfants se rassemblaient autour de lui, le touchaient, lui donnaient un nom l’intégrant doucement dans les jours qui précédaient la fête, comme le font les enfants lorsqu’ils apprivoisent une créature avant d’apprendre à la laisser partir.
« Mes petits-enfants ont oublié à quoi ressemble l’Aïd », dit-elle. « Ils me demandent leur Eidiya » , les petits cadeaux d’argent qui marquent la fête, « et s’il y a un mouton cette année comme avant ». « Je ne sais pas quoi leur répondre », souffle-telle.
Le Hajj a toujours fait partie de son projet. Pendant des années, elle a gardé l’espoir qu’un jour elle ferait le voyage vers La Mecque. Mais Gaza, dit-elle, a toujours eu le dernier mot.
S’accrocher à ce qui reste
Je me suis rendu récemment au marché de Deir al-Balah , Souq al-Balad , devenu l’un des principaux espaces commerciaux après qu’Israël a détruit ou pris le contrôle d’une grande partie de Gaza. J’ai marché seule à travers des foules de gens qui, comme moi, semblaient déterminés à s’accrocher à ce qui restait de l’Aïd. J’ai acheté un pantalon, une chemise et un pyjama à porter pendant les jours de fête , des choses modestes, mais qui se rapprochaient le plus d’un achat normal pour l’Aïd. Ce qui nous unissait n’était pas seulement notre passage dans le marché, mais ces mêmes visages pâles et regards lointains qui viennent de porter plus que n’importe quelle saison ne devrait demander à une personne. En me déplaçant entre les étals, je me suis retrouvée à vouloir cacher mes achats à ceux qui ne pouvaient plus se les permettre, surtout les enfants debout devant les boutiques. Le long des routes, des dizaines de familles déplacées continuent de vivre dans des tentes après avoir perdu leurs maisons, des gens qui célébraient autrefois l’Aïd normalement, achetant sans hésitation des habits neufs et des cadeaux pour leurs enfants.
Je me demandais sans cesse comment on pouvait vraiment célébrer en portant autant de deuil. Au cours de ces trois dernières années, j’ai perdu mon neveu Elias, encore trop jeune pour comprendre ce qui se passait, ainsi que de nombreux proches. J’ai perdu mon amie proche Hadeel et mon cher ami Ala’a, des personnes qui faisaient partie intégrante de mon quotidien et de mes souvenirs de l’Aïd. Beaucoup de maisons que je visitais pendant l’Aïd ont été détruites, dont celle de ma sœur. Pourtant, je me retrouve à m’accrocher au désir de célébrer de la façon qui reste encore possible. Parce qu’après toutes ces pertes, nous essayons encore de tenir à un semblant de vie normale.
Il n’y a pas de cessez-le-feu à Gaza
Pour les familles de Gaza, l’absence du Hajj et du sacrifice n’est pas seulement une perte de rituel, c’est le signe le plus évident qu’aucune véritable trêve n’est venue. Un cessez-le-feu, dans le langage qui compte ici, signifierait le droit de pleurer librement, de planifier un pèlerinage, d’acheter un mouton pour ses petits-enfants. Rien de tout cela n’est revenu.
Si un cessez-le-feu signifie rentrer chez soi, il ne s’est pas produit. S’il signifie que la destruction s’arrête, cela non plus ne s’est pas produit. Les habitants de Gaza vivent encore sous des toiles déchirées, attendent aux points de passage contrôlés et comptent les noms de ceux qui sont tués durant ce cessez-le-feu, un mot qui a perdu son sens ici depuis longtemps.
Aseel al-Qassas, 23 ans, étudie le design d’intérieur et porte des ambitions qui appartiennent à une autre version de sa vie, celle où elle se ferait un nom et transformerait sa passion en quelque chose de concret. Avant la guerre, elle avait la possibilité de poursuivre ses études à l’étranger. Mais le passage a fermé. L’opportunité a disparu.
« Chaque matin je me réveille en craignant que la guerre reprenne pleinement », dit-elle. « Chaque martyr qui tombe pendant ce soi-disant cessez-le-feu rappelle que rien ne s’est vraiment arrêté. Où est cette trêve dont ils parlent sans cesse ? »
Depuis l’entrée en vigueur supposée du cessez-le-feu le 11 octobre 2025, plus de 2 500 bâtiments ont été rasés, et plus de 922 palestiniens ont été tués. Un cessez-le-feu n’est pas un communiqué de presse. C’est le rétablissement de la sécurité. Et quand la sécurité est absente, quand les gens ne peuvent pas rentrer chez eux ni se déplacer librement, et continuent d’enterrer leurs proches, il n’y a pas de cessez-le-feu à Gaza.
Important : Sarah Emad vit toujours dans la bande de Gaza, sujette aux bombardements quotidiens et à la précarité extrême. Si vous le pouvez, n’hésitez pas à lui faire des dons sur sa cagnotte. Merci.
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Sarah Emad est une voix journalistique émergente de Gaza. Journaliste et rédactrice indépendante, elle transmet la réalité sous le siège avec un style sincère et percutant, portant des messages d’humanité et de vérité au monde malgré les ruines et les frontières.
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