Pari réussi pour les opposant-es au canal Seine-Nord Europe : 3000 personnes à Oisy-le-Verger ce samedi.
Village associatif, manifestation déclarée, trajet "alternatif"... Gros week-end de mobilisation écologiste contre le projet de canal Seine-Nord Europe entre Oisy-le-Verger et Villers-au-Tertre.
Ce samedi, une manifestation à l’appel de la coalition “Méga Canal, non merci” visait à rassembler le plus largement possible contre le projet de canal Seine-Nord Europe. Tandis qu’un village associatif se tenait en périphérie de Villers-au-Tertre (59), une manifestation a pris place le samedi sous haute surveillance à Oisy-le-Verger (62). Près de 3000 personnes ont ainsi défilé dans les rues de ce petit village de 1200 habitant-es qui doit accueillir une partie des travaux du canal. Un projet défendu et porté avant tout par la région Hauts-de-France qui vise, selon le président Xavier Bertrand, à créer “du développement économique et du lien entre les peuples” (La Voix du Nord, 9/04/26) et dont la mise en oeuvre serait effective à partir de 2032 (Courrier Picard, février 2026). Large de 54 mètres, le canal doit pouvoir permettre à des bateaux de grand gabarit de circuler entre le bassin de la Seine et le nord de la France ainsi que vers les ports hollandais.

Mais pour les opposants au projet, dont nous avions interviewé deux porte-parole en mai dernier, ce projet de “méga-canal” est “écocidaire“. “Le canal du Nord est à 2 kilomètres d’ici [de Oisy-le-Verger, ndlr], il fait le même tracé et pourtant il est laissé pour mort en étant sous-utilisé“, dénonce une porte-parole des Soulèvements de la Seine en amont de la manifestation. “Ce projet inhumain et écocidaire par ses dimensions et ses destructions ne peut pas se faire. Il est temps de donner un visage à celles et ceux qui vont souffrir de ce projet“. 3 010 hectares vont être utilisés, tandis que 24 zones naturelles d’intérêt écologique vont être impactées. La construction du projet aura également comme conséquence le déplacement de 74 millions de mètres cubes de terres sur plusieurs départements.
Parmi les personnes qui risquent d’en souffrir, les agriculteurs. Plusieurs d’entre eux ont soutenu le mouvement, soit en étant présents dans la manifestation avec leurs tracteurs, soit en prétant leur terrain, comme à Villers-au-Tertre pour la tenue du village associatif. Car, qui dit chantier, dit forcément accaparement de terres. Et personne ne sait véritablement si les agriculteurs concernés seront indemnisés. Les bateliers locaux risquent également de perdre leurs emplois face à ce “monstre logistique” qui privilégiera le passage de bateaux venus d’ailleurs. Le coût du projet est estimé aujourd’hui par les Soulèvements de la Seine à “10 milliards d’euros d’argent public a minima”. Dans les colonnes de “La Voix du Nord” en avril 2026, Xavier Bertrand parlait de 8 milliards d’euros “lié à la crise inflationniste à partir de 2022 qui a renchéri les devis“. Beaucoup d’argent donc, dont le financement devrait être réparti entre l’Europe, l’État et les collectivités locales.

“Cet argent, ni la société du Canal, ni l’Union l’Européenne, ni l’État, ni les collectivités ne l’ont“, dénonce la même porte-parole. “S’il [le projet] se faisait, il viendrait encore ponctionner nos services publics“.
Et l’épisode caniculaire qui faisait rage ce week-end était l’occasion pour les opposant-es de rappeler l’importance de préserver la ressource en eau. Plutôt que de tirer l’eau du territoire au bénéfice d’un énième canal, autant s’appuyer sur l’existant pour ne pas épuiser davantage les ressources. D’autant que l’argument écologique du “report modal” avancé par les promoteurs du projet ne tient pas debout selon Valentin, des Soulèvements de la Seine, que nous avions interrogé en mai dernier. “Même la société du Canal Seine-Nord Europe, chapautée par la région Hauts-de-France et présidée par Xavier Bertrand dit qu’en réalité, le canal va rajouter des camions et surtout le trafic ne sera pas pris aux camions mais au fret ferroviaire, déjà bien abîmé par le gouvernement Macron”, rappelait-il dans notre entretien vidéo. Il était également présent à la manifestation de ce samedi, et a tenu à dénoncer le “deni démocratique” autour du projet. “À Oisy-le-Verger, où nous sommes, les habitants ont voté contre ce projet à 70%”. Ce vote est issu d’une consultation citoyenne lancée par un collectif opposé au projet en avril dernier. Mais en réalité, la participation à ce scrutin a été extrêmement faible. Selon les organisateurs de ce scrutin, 89% des personnes qui ont reçu un bulletin (soit 459 personnes) se sont abstenues. Cette faible participation ne saurait pour autant invalider la critique de fond adressée au projet en matière démocratique. Les “2 300 moments de dialogue” depuis 2020, terme vague pour qualifier des formes très larges de consultation publique, invoqués par la société du canal ne semblent pas avoir tenu compte des critiques de fond adressées au projet par les opposants locaux mais aussi par différentes institutions comme la Cour des Comptes, le Conseil d’Orientation des Infrastructures ou le CESER. De surcroît, aucune consultation publique ne semble avoir été organisée à Oisy-le-Verger par la société du canal qui avance, de son côté, toujours dans les colonnes de la Voix du Nord, que “huit habitants sur dix des Hauts-de-France estiment que c’est une bonne initiative” sans vraiment préciser la manière dont les avis des habitants ont été recoltés ni la qualité de l’information qui a pu leur être transmise.
Et les quelques habitant-es que nous avons pu rencontrer devant leur maison sur le chemin de la manifestation semblent plutôt partager les inquiétudes des protestataires.

Une mobilisation qui s’amplifie
Le 11 octobre 2025, une manifestation avait réuni près de 2000 personnes dans l’Oise. 9 mois plus tard, la mobilisation semble ne pas faiblir et même s’intensifie. Le village associatif de Villers-au-Tertre a ainsi pu réunir de nombreux collectifs, associations, de la région Hauts-de-France mais aussi des paysans locaux (un marché paysan était organisé sur place), des personnalités politiques écologistes et insoumises, et ce pendant plusieurs jours. Signe que la mobilisation prend de l’ampleur, “il était même prévu que Jean-Luc Mélenchon soit présent” s’amuse Valentin des Soulèvements de la Seine. Si un imprévu de dernière minute a empêché la venue du chef de file de la France Insoumise, l’organisation écologiste se félicite d’avoir permis de faire du canal Seine-Nord Europe “un enjeu national“.
La manifestation, en elle-même, a été le coeur d’une bataille politique importante. Alors en pleine négociations avec la préfecture sur le trajet de la manifestation, celle-ci a d’abord annoncé avoir interdit sa tenue. Mais les négociations ont pu reprendre et un trajet alternatif a finalement été autorisé… sous haute surveillance. La gendarmerie nationale était présente en nombre et 2 hélicoptères volaient au-dessus de nos têtes tout l’après-midi. Des camions blindés étaient également présents. Malgré ça, la manifestation s’est déroulée sans trop de tensions. Elle s’est rapidement scindée en deux, un cortège ayant pris la route des champs pour rejoindre le chantier du canal où les travaux doivent prochainement débuter. Après avoir arraché des piquets posés au travers de terrains agricoles par la société du canal, les manifestants ont été empêchés dans leur trajet par la police. Des manifestants ont riposté aux gaz lacrymogènes par des tirs de mortiers qui ont provoqué un départ de feu. Un peu plus de 4 hectares de chaume ont été impactés par l’incendie, rapidement maitrisé par les pompiers présents sur place.

Malgré cet incident, les deux cortèges ont pu se rejoindre et la manifestation s’est terminée par une baignade collective dans le canal de la Sensée.
Les organisateurs se félicitent du succès d’une telle mobilisation et espèrent bien pouvoir l’intensifier dans les mois à venir.
Fondatrice et tenancière multitâches chez Espaces. Documentariste, photographe, et autrice. Pratique le stream vidéo en amatrice. Animatrice radio instable mais motivée.



