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À Lille, la mobilisation pour sauver un étudiant palestinien de l’expulsion porte ses fruits.

Abdallah A. un jeune palestinien de 21 ans arrivé en France en octobre 2025, a évité de peu l’expulsion en Pologne. Et ce, grâce à une mobilisation dans l’urgence.

« Je construis ma vie ici ».

La veille d’un énième rendez-vous à la préfecture, Abdallah apparaît inquiet. Ce palestinien de 21 ans né à Khan Younès, dans la bande de Gaza, est arrivé en France en octobre dernier. Depuis, alors qu’il s’est inscrit en parcours Français Langue Étrangère à l’Université de Lille, grâce au dispositif « étudiant en exil », il craint une expulsion prochaine.

Au téléphone, l’étudiant, coiffeur à Gaza et dans son itinérance, nous raconte son parcours dans un mélange de français et d’anglais. Parti de Gaza en mars 2024, il transite via l’Égypte et la Libye jusqu’en Europe et arrive en Pologne grâce à l’obtention d’une bourse d’études.

En Pologne, il raconte avoir subi des violences : « Les gens m’attaquaient dans les rues, ils étaient si racistes ».

Au bout de 3 mois, il quitte la Pologne pour la Belgique où son oncle habite. Il fera une demande d’asile mais celle-ci sera refusée. C’est là qu’il apprend qu’il a été « dubliné ». La procédure dite « Dublin III » fait référence au règlement 604/2013/UE adopté par la Commission Européenne le 26 juin 2013. Ce règlement s’applique aux demandeurs d’asile sur le territoire européen et, selon le site internet de la Cimade, « fixe pour principe qu’un seul État est responsable de l’examen d’une demande d’asile » selon différents critères. Dans le cas d’Abdallah, il s’agit du premier pays à avoir enregistré son arrivée sur le sol européen, à savoir la Pologne.

« Il y a des conditions minimales dans le texte de l’Union Européenne mais dans les faits, c’est le premier pays d’accueil qui prend en charge la demande », précise Emmanuelle Jourdan-Chartier, vice-présidente nationale de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), professeure d’histoire à l’Université de Lille et ancienne responsable du programme « étudiants en exil ». Elle dénonce un « règlement complétement liberticide et inhumain car il ne laisse pas le choix aux gens. Il repose sur la fiction qui veut que ça serait pareil de demander l’asile dans n’importe quel pays européen, alors qu’en Pologne ou en Espagne par exemple, les conditions d’accueil ne sont pas du tout les mêmes ».

En 2020, la Pologne a même été condamnée par la CEDH pour avoir refusé l’accès aux demandes d’asile à des ressortissants russes à sa frontière.

De la Pologne … à la France

Sous la menace d’une expulsion vers la Pologne, Abdallah quitte alors la Belgique pour la France et arrive à Lille (Nord) le 27 octobre 2025, avec ses quelques affaires sur le dos.

À son arrivée, « un ami à lui a contacté plusieurs organisations lilloises pour l’aider » témoigne Laura, militante à l’Union Communiste Libertaire (UCL) qui accompagne Abdallah dans ses démarches. « C’est comme ça qu’on a pu avoir contact avec lui. 3 jours après son arrivée, il s’est fait arrêter par la police qui lui a délivré une OQTF [Obligation de Quitter le Territoire Français], c’est à ce moment-là qu’on l’a accompagné dans ses démarches auprès d’un avocat, que ce soit pour faire sauter l’OQTF ou pour faire sa demande d’asile ».

Cette demande sera finalement faite à partir de mi-décembre avec un premier rendez-vous en préfecture.

« En janvier dernier, l’avocat d’Abdallah tente une procédure au tribunal administratif pour essayer de trouver un vice de forme, raconte Bertrand, militant à l’Association France Palestine Solidarité, qui accompagne également le jeune palestinien. « Son argument, c’était que les Belges ne se seraient pas retournés assez vite auprès des polonais ». Car, comme le rappelle le site Toute l’Europe, dans le cadre de la procédure Dublin, « si le transfert vers l’État responsable n’est pas effectué dans les délais prévus, la responsabilité de l’examen de la demande peut revenir à l’État dans lequel se trouve le demandeur ».

Malheureusement, déplore Bertrand, «  le jugement rendu a été négatif ».

Un réseau de solidarité se met en place

Une situation administrative très complexe, que connait malheureusement une grande partie des personnes migrantes en France. Malgré ses difficultés, il arrive à s’inscrire à l’université de Lille en février 2026 à travers un programme d’apprentissage de la langue française mis en place à l’université pour les étudiants en exil, et loge chez des amis. Dans une attestation d’assiduité qui lui a été envoyée fin mai, l’université atteste de « solides qualités d’adaptation » et de bonnes notes. En parallèle, Abdallah se rapproche de la Fédération Syndicale Étudiante avec laquelle il se met à militer. « Quand on est rentrés en contact avec lui, il n’y avait pas forcément de demande de sa part, il avait déjà fait pas mal de choses », témoigne Fiona, étudiante lilloise et militante à la FSE. « On l’a accueilli comme n’importe quel étudiant, on a fait des actions avec lui, on a créé du lien social, et l’université suivait son dossier ».

Toute une solidarité militante se crée alors pour l’accueil du jeune palestinien : « Quand il est arrivé, j’ai été voir toutes les organisations qui pouvaient l’aider. Nous n’avons pas voulu directement visibiliser son cas pour ne pas le mettre en situation difficile », reprend Laura. « On a créé du lien, il est désormais connu de différentes organisations qui peuvent l’aider quand c’est nécessaire ».

« C’est un camarade étudiant comme tous les autres », précise Fiona.

Une possible nouvelle vie qui commence pour Abdallah, mais celle-ci demeurait en suspens : son rendez-vous à la préfecture le 8 juin aurait pu mettre à mal tous ses projets en France. « Le plus gros risque de ce rendez-vous, c’est qu’il ne sorte pas de la préfecture et soit renvoyé en Pologne. En Pologne, c’est assez flou, peu de demandes d’asile sont acceptées et les personnes sont isolées dans des conditions qui sont assez désastreuses », déplore Fiona. « On s’inquiète qu’il finisse emprisonné. Comme il vient de Gaza, il ne peut pas être renvoyé dans son pays d’origine ».

Empêcher l’expulsion

Dans son papier de convocation remis par la préfecture, il lui est ainsi demandé de « se présenter obligatoirement avec [sa] famille au complet et [se] munir de [ses] effets personnels ». De quoi alimenter les craintes d’une éventuelle mesure de transfert. « Je pense que c’est risqué, mais je dois y aller », nous témoignait Abdallah la veille de son rendez-vous. « Je veux étudier en France, avoir mon diplôme, je veux travailler. J’ai des amis, je suis coiffeur et je veux continuer ce métier. Souvent, j’appelle mon père à Gaza. Ils vivent dans une tente, ils n’ont pas de nourriture, rien. Je veux travailler, gagner de l’argent pour eux. J’ai besoin d’obtenir mes papiers pour ça ».

Un premier rassemblement de soutien à Abdallah avait lieu vendredi 5 juin au soir, sur la place de la République de Lille en face de la préfecture, à l’appel de la FSE et de plusieurs autres organisations. Rebelote le lundi matin dès 8 heures, au moment où Abdallah avait son rendez-vous. Ces mobilisations, si elles apparaissent anodines, restent importantes : « On veut mettre la pression sur la préfecture pour qu’il soit régularisé », rajoute Fiona. « Notre point de vue c’est que ça peut bouger à travers les mobilisations, qu’on peut créer rapidement un rapport de force efficace pour que le préfet se dise qu’il ne peut pas l’expulser facilement ».

Est-ce que c’est ce rapport de force qui a pu jouer en la faveur d’Abdallah ? Difficile de le savoir réellement. En plein rassemblement, ce lundi matin, au milieu des slogans anti-impérialistes et pour l’accueil des réfugiés scandés par la trentaine de personnes présentes sur la place de la République, une nouvelle tombe : Abdallah n’est désormais plus concerné par la procédure Dublin. Il pourra faire sa demande d’asile auprès de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Cris et larmes de joie sur la place, tant la peur était grande.

« Les préfectures ont un pouvoir discrétionnaire. Elles peuvent décider que la France redevient responsable d’une demande d’asile pour des raisons humanitaires, de parcours etc. » rappelle Emmanuelle Jourdan-Chartier. « Le préfet a un pouvoir important en la matière, c’est qui a été fait dans le cas d’Abdallah en l’occurrence ».

« C’est une première victoire, une étape de passée », se réjouit Mireille Gabrelle, présidente de l’Association France Palestine Solidarité 59/62, qui accompagnait Abdallah à son rendez-vous. « On est heureux et émus pour lui, c’est grâce à la mobilisation des étudiants, des députés, de ses professeurs de français qui ont écrit à la préfecture… Abdallah est très courageux, à l’image de son peuple ».

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Mireille Gabrelle, présidente de l’AFPS 59/62, et Abdallah, à la sortie du rendez-vous avec la préfecture, le 8 juin 2026. PHOTOS : Louise Bihan / Espaces.

Un cas significatif … et un avenir politique difficile

Abdallah, désormais, bénéficie d’un titre provisoire lui permettant de rester en France jusqu’à la fin de sa demande d’asile. Un nouveau parcours qui s’ouvre pour lui, un nouveau défi aussi, mais il se sait accompagné. Il a désormais 3 semaines pour faire sa demande d’asile auprès de l’OFPRA. « J’étais très stressé car je ne savais pas ce qu’il pouvait se passer, témoigne-t-il à la sortie de son rendez-vous. Mais quand je suis arrivé à la préfecture, ils m’ont dit que la procédure Dublin était terminée et que je pouvais désormais faire ma demande d’asile. C’est une très bonne nouvelle pour moi ».

Le cas d’Abdallah est significatif du sort réservé aux exilés qui veulent venir vivre en France, en particulier quand ceux-ci viennent des pays du Sud global. Fuir la situation tragique en Palestine, où un génocide est toujours en cours malgré le cessez-le-feu prétendument à l’oeuvre depuis octobre 2025, ne semble pas être une justification suffisante pour demander l’asile en Europe.

Et, à l’avenir, la situation pourrait se compliquer : un nouveau pacte européen sur la migration et l’asile, entré en vigueur le 12 juin dernier, modifie le règlement Dublin et durcit encore plus les conditions d’accès à l’asile sur le sol européen.

« Le nouveau pacte européen est un vrai cauchemar », dénonce Emmanuelle Jourdan-Chartier. « Il pose de très nombreux problèmes en termes de respect des droits humains, c’est un texte exclusivement répressif qui compromet l’accès même au droit d’asile ». Différentes nouvelles mesures viennent ainsi s’ajouter au sombre tableau de « l’inhumanité criante » européenne : « On parle de fichage biométrique des enfants, d’externalisation des demandes d’asile dans des pays tiers dits « sûrs », filtrer les gens avant qu’ils rentrent, de données biométriques avec image faciale etc », signale la vice-présidente de la LDH qui avertit : « c’est un fichage généralisé, on a franchi une frontière importante ».

Le GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigrés) dénonce également dans un communiqué qu’« en intensifiant la logique du tri, de l’enfermement et de l’exclusion, le Pacte traduit l’obstination de l’UE à faire prévaloir la protection de ses frontières sur la protection des exilé⋅es, au mépris de leurs droits fondamentaux ».

Les batailles à venir s’annoncent rudes, mais les associations et citoyen⸱nes solidaires ne comptent pas lâcher l’affaire pour autant : « Ce n’est pas terminé pour nous, tout le monde voit bien que ça ne va pas », assure Emmanuelle Jourdan-Chartier.

Photo de couverture : Rassemblement de soutien à Abdallah le 5 juin 2026 à Lille. Crédits : DR / ESPACES.

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Fondatrice et tenancière multitâches chez Espaces. Documentariste, photographe, et autrice. Pratique le stream vidéo en amatrice. Animatrice radio instable mais motivée.