À Gaza, le cessez-le-feu n’arrête ni les bombardements ni la peur.
Malgré le cessez-le-feu, les habitants de Gaza continuent de vivre sous la menace des frappes et dans une incertitude permanente.
Malgré le cessez-le-feu, les habitants de Gaza continuent de vivre sous la menace des frappes et dans une incertitude permanente. Témoignage depuis Deir al-Balah, où quelques minutes de calme peuvent encore basculer brutalement.
Ce matin, je buvais mon café dans notre tente.
Je profitais de ces quelques minutes de calme qui, à Gaza, ont depuis longtemps cessé d’être ordinaires. J’avais ma tasse entre les mains. Pour quelques instants, je pouvais simplement m’asseoir et profiter de mon café.
Puis la terre a tremblé.
La tente a violemment bougé. J’ai cru qu’elle allait s’effondrer. En quelques secondes, l’air s’est rempli de poussière et de fumée. Une odeur de brûlé s’est répandue autour de nous, mêlée à celle, difficile à oublier, de la chair humaine en combustion. Puis sont venus les cris.
Des enfants. Des femmes. Des voix paniquées qui se mélangeaient au bruit des ambulances. Les gens ont commencé à courir vers la rue pour comprendre ce qui venait de se passer. La frappe avait eu lieu au bout de la rue où je vis, à quelques dizaines de mètres seulement de notre tente.
Une voiture avait été ciblée et avait pris feu. Une personne a été tuée dans la frappe, selon les informations publiées aujourd’hui par l’agence de presse palestinienne WAFA.

Quelques minutes plus tôt, je buvais mon café ; quelques minutes plus tard, nous cherchions à savoir qui venait de mourir.
C’est ainsi que le « cessez-le-feu » existe parfois à Gaza : dans les déclarations officielles, mais pas nécessairement dans les gestes les plus simples de nos vies.
Chercher un endroit sûr qui n’existe pas
Devoir chercher encore et encore un endroit où l’on pourrait se sentir en sécurité, alors qu’un tel endroit n’existe plus, ressemble à une forme de mort lente. Avant le cessez-le-feu annoncé en octobre 2025, j’avais déjà perdu presque tout sentiment de sécurité. Lorsque la nouvelle de l’accord est arrivée, j’ai pourtant voulu y croire.
Nous avons cru que nous pourrions enfin dormir sans attendre une explosion, et marcher dans nos rues sans calculer la distance qui nous sépare d’une frappe. Nous avons cru que nous pourrions recommencer à vivre sans avoir constamment à penser à la mort.
Pendant un moment, le cessez-le-feu ressemblait à la possibilité de reprendre notre souffle après avoir vécu trop longtemps sans pouvoir respirer.
Mais cette sensation de sécurité n’a pas duré.
Chaque fois que nous essayons de vivre, la mort revient
Il y a quelques mois, un autre événement m’a rappelé cette même réalité.
Le 21 juillet 2026, Rayed Al-Amssi, 33 ans, a été tué lors d’une frappe visant une voiture. Rayed était le mari de ma cousine. Quelques jours plus tard, son frère devait se marier. Il se préparait à cette journée, comme n’importe quel frère aurait pu le faire.
Mais il n’a jamais eu la chance d’y assister.
Quelques mois plus tard, un autre mariage était prévu dans la famille : celui du frère de son épouse, qui est aussi mon cousin. Cette fois encore, la joie d’une famille devait composer avec l’absence de Rayed.
Chaque fois que nous essayons de faire place à la vie, de préparer un mariage, de retrouver un peu de calme, de faire des projets pour les jours à venir , la mort vient nous rappeler que rien n’est certain.
Imaginez une ville qui sort des ruines et tente de reconstruire les plus petites choses : une maison, une rue, une routine, un sentiment de normalité. Puis imaginez qu’au moment où ses habitants commencent à croire qu’ils peuvent recommencer à vivre, une nouvelle frappe leur rappelle que rien n’est réellement acquis.
C’est ce que signifie vivre à Gaza aujourd’hui. Ce n’est pas seulement vivre parmi les ruines. C’est essayer de reconstruire une vie alors que la possibilité de devoir tout recommencer reste toujours présente.
Pour beaucoup de familles, la question n’est plus seulement : « Où allons-nous vivre ? »
C’est aussi : « Où pouvons-nous vivre sans avoir peur ? »
Et cette question reste sans réponse.
Nous ne savons plus comment comprendre notre quotidien. Nous ne savons pas toujours si le bruit que nous entendons vient d’une explosion, d’un tir ou d’autre chose. Nous ne savons pas si nous pouvons laisser les enfants sortir. Nous ne savons pas si l’endroit où nous dormons sera encore sûr quelques heures plus tard. Nous ne savons pas combien de temps durera le calme.
Et lorsque quelque chose se produit, nous courons d’abord pour comprendre où la frappe a eu lieu, puis pour savoir qui a été tué.
Le 17 juillet 2026, alors que des personnes assistaient aux funérailles d’un habitant de Gaza tué par l’armée israélienne dans une mosquée de la zone de Nuseirat, le lieu de la cérémonie a été frappé, tuant huit Palestiniens et en blessant d’autres.
Ce genre d’événement laisse derrière lui plus que des morts.
Il laisse des familles qui cherchent des réponses. Il laisse des personnes qui ne savent plus comment interpréter les limites de ce qui est censé être sûr.
Et il laisse une question qui revient chaque jour : qu’est-ce qu’un cessez-le-feu signifie lorsque nous continuons à mourir ?
Nous ne demandons pas une vie extraordinaire. Nous ne demandons pas grand-chose. Nous voulons ce que tant d’autres considèrent comme ordinaire.
Dormir sans avoir peur. Marcher dans la rue sans regarder le ciel. Voir nos enfants jouer sans écouter chaque bruit autour d’eux.
Célébrer un mariage sans penser que quelqu’un pourrait manquer à la fête. Pouvoir faire un café le matin sans que quelques minutes plus tard une explosion nous rappelle que la mort peut être à quelques mètres. Nous voulons simplement exercer ce droit élémentaire : vivre en sécurité.

Gaza est notre ville.
C’est là que se trouvent nos souvenirs, nos maisons, nos rues, les personnes que nous avons aimées et celles que nous avons perdues. Nous avons déjà dû apprendre à vivre avec les ruines. Nous ne voulons pas apprendre à vivre avec la peur comme nouvelle normalité. Ce matin, après l’explosion, je suis retournée vers ma tasse de café. Elle était toujours là.
Mais le calme, lui, avait disparu.
Et je me suis demandé pourquoi, chaque fois que nous essayons de faire une place à la vie, la mort semble revenir pour prendre la place.
Important : Sarah Emad vit toujours dans la bande de Gaza, sujette aux bombardements quotidiens et à la précarité extrême. Si vous le pouvez, n’hésitez pas à lui faire des dons sur sa cagnotte. Merci.
Sarah Emad est une voix journalistique émergente de Gaza. Journaliste et rédactrice indépendante, elle transmet la réalité sous le siège avec un style sincère et percutant, portant des messages d’humanité et de vérité au monde malgré les ruines et les frontières.
📩 Contact : saraemadza@gmail.com
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