“Ils ont assassiné notre voix” : un an après la mort d’Anas Al-Sharif.
Le 11 août 2025, l'armée israélienne assassinait le journaliste d'Al-Jazeera Anas al-Sharif dans un bombardement, qui emporta avec lui son collègue Mohamed Qureiqa. Nous leur rendons hommage.
J’écris ces lignes le cœur lourd de chagrin, l’âme encore prise dans un choc dont je n’arrive pas à sortir. Le 11 août 2025, alors que je fuyais une nouvelle fois, quittant la maison de mon oncle où nous avions trouvé refuge, les bombes tombaient au-dessus de nos têtes. J’avançais les larmes aux yeux, avec la nouvelle de la mort d’Anas Al-Sharif, la voix de Gaza, dans la tête. Une caméra à l’épaule, jusqu’au bout : c’est ainsi que Gaza se souvient d’Anas Al-Sharif. Un an plus tard, ce jour ne quitte toujours pas ma mémoire.
À seulement 28 ans, Anas Al-Sharif était devenu l’un des journalistes les plus connus de Gaza. Correspondant d’Al-Jazeera, il parcourait sans relâche le nord de la bande de Gaza pour raconter ce que vivaient les habitants et documenter la réalité qui se déroulait sous ses yeux. Il était marié et père de deux enfants. Même après avoir perdu son père dans une frappe israélienne en décembre 2023, il n’a pas cessé de travailler ni de transmettre ce qu’il voyait. Je n’étais pas une amie proche d’Anas. Nous nous étions parlé seulement quelques fois. Pourtant, à travers ses reportages, j’avais le sentiment de bien le connaître. Je reconnaissais sa voix, son visage à l’écran, les lieux où il apparaissait et les histoires qu’il racontait. Comme beaucoup de journalistes à Gaza, il ne couvrait pas une guerre lointaine : il la vivait lui-même, avec les mêmes bombardements, les mêmes déplacements, la même peur et les mêmes pertes que les personnes dont il racontait les histoires.
Le 11 août 2025, Anas Al-Sharif a été tué dans une frappe israélienne visant une tente de journalistes près de l’hôpital Al-Shifa, à Gaza. Cinq autres journalistes ont été tués avec lui : Mohammed Qreiqeh, Ibrahim Zaher, Moamen Aliwa, Mohammed Noufal et Mohammed Al-Khaldi. En quelques secondes, Gaza a perdu six voix qui documentaient son quotidien et tentaient de transmettre au monde ce qui se passait autour d’elles.
Je me souviens de ce moment avec une précision qui me surprend encore. Nous étions en train de fuir une nouvelle fois la maison de mon oncle, où nous avions trouvé refuge. Les bombardements tombaient au-dessus de nos têtes. L’odeur du sang remplissait les lieux, les cris des habitants résonnaient autour de nous et les pleurs des enfants se mêlaient aux appels désespérés de ceux qui cherchaient un endroit où aller. Où pouvions-nous encore nous réfugier ? Des corps gisaient dans les rues, tandis que des blessés attendaient d’être secourus. Parmi les images qui me poursuivent encore, il y a le visage d’un enfant coincé à l’étage supérieur d’un bâtiment. Alors que nous essayions de fuir, il appelait à l’aide, en pleurant. Son cri était déchirant. Je l’entends encore aujourd’hui. Puis une frappe, puis une autre, et encore une autre. Nous continuions à avancer dans les rues, à fuir la mort sans savoir où nous allions pouvoir nous arrêter. J’étais terrifiée, je marchais les larmes aux yeux, le cœur serré, essayant simplement de rester en vie avec ma famille. Je pleurais comme si mes larmes portaient le poids de cette perte, celle de notre voix. À cet instant, je ne savais même plus exactement ce qui me faisait pleurer. Était-ce la peur de ne pas survivre, alors que nous courions pour échapper à la mort ? Où était-ce la douleur de voir disparaître cette voix immense qui racontait notre réalité au monde ?
Cette amertume, je la connaissais déjà. Je l’avais ressentie quelques années plus tôt, lorsque j’avais appris la mort de Shireen Abu Akleh, la journaliste qui était devenue pour moi un modèle et une source d’inspiration. Avec Anas, cette douleur est revenue, presque intacte. Deux voix que j’admirais, deux journalistes qui avaient choisi de raconter ce que nous vivions, et que nous avons vus disparaître.
À force de perdre ceux qui racontent nos histoires, une pensée difficile s’est installée en moi : le deuil semblait être devenu une part de notre quotidien, presque une fatalité pour ceux qui portent une caméra et choisissent de témoigner.
À Gaza, le journalisme se fait sous la peur
À Gaza, être journaliste ne signifie pas seulement raconter la guerre. Cela signifie la vivre tout en essayant de la documenter. Nous travaillons dans les mêmes rues que celles que nous décrivons, nous nous déplaçons avec nos familles, nous perdons nos maisons et parfois nos proches, puis nous reprenons notre travail. Depuis le début de la guerre, les journalistes palestiniens ont payé un prix particulièrement lourd. Selon la Fédération internationale des journalistes, au moins 241 journalistes et travailleurs des médias palestiniens ont été tués à Gaza depuis octobre 2023, selon son bilan publié le 3 juillet 2026. Derrière ce chiffre, il y a 241 histoires interrompues, 241 familles et des dizaines de voix qui ne raconteront plus ce qu’elles voyaient.
Pour ceux qui restent, la peur n’a pas disparu. Chaque déplacement, chaque couverture, chaque sortie sur le terrain porte avec elle la même question silencieuse : est-ce que je rentrerai ce soir ?
Un an plus tard, je repense encore à cette journée comme si elle venait d’avoir lieu. Aux rues que nous traversions pour échapper aux bombardements, aux cris, aux corps laissés derrière nous, à cet enfant dont l’appel à l’aide résonne encore dans ma tête. Et au milieu de tout cela, le martyre d’Anas. Je pensais alors à Shireen Abu Akleh, à sa voix que j’avais admirée avant même de devenir journaliste, et à celle d’Anas que nous venions de perdre. Deux journalistes qui avaient choisi de raconter, deux voix qui ont marqué ma génération, deux absences qui restent difficiles à accepter.
Aujourd’hui encore, je continue d’écrire depuis Gaza. La peur est toujours là, mais aussi cette conviction qui m’a poussée vers le journalisme : raconter ce que nous vivons, avec nos propres mots, tant que nous le pouvons. Le 11 août restera pour moi le jour où je fuyais encore une fois pour sauver ma vie, mais aussi celui où Gaza a perdu une voix.
Ils ont assassiné notre voix. Nous, nous continuons de la porter.
Sarah Emad est une voix journalistique émergente de Gaza. Journaliste et rédactrice indépendante, elle transmet la réalité sous le siège avec un style sincère et percutant, portant des messages d’humanité et de vérité au monde malgré les ruines et les frontières.
📩 Contact : saraemadza@gmail.com


