Au pied d’immeubles cossus fraîchement construits, plusieurs dizaines de toiles de tentes rafistolées
s’agglutinent entre et sous les arbres. Ce sont plus d’une centaine de personnes qui vivent dans le
parc de Beauregard, au nord de la capitale bretonne, principalement des familles et des mineurs
isolés, tous sans solution de mise à l’abri. Si, ce 22 aout, le temps est à l’averse, il leur a fallu passer
l’été dans la clairière, sous une chaleur qui n’est que rarement passée sous la barre des 30 degrés
depuis le mois de mai.

C’est le cas de Mme Zanga, qui vit au camp depuis deux mois, seule avec ses deux enfants, après avoir dû quitter un CADA [Centre d’accueil pour demandeurs d’asile, NDLR]. Elle décrit des conditions de vie difficiles. « Tout ce que l’on peut faire, c’est se mettre à l’ombre le jour », nous dit-elle, alors que les températures sous les abris peuvent atteindre une cinquantaine de degrés. Une atmosphère étouffante qui l’inquiète : son fils souffre d’asthme. « Ce n’est pas bon pour la respiration, même l’humidité et le froid… et nous n’avons plus de médicaments. »
Déboutée de l’asile, sa situation la préoccupe d’autant plus qu’elle n’a actuellement plus accès aux
soins, dans l’attente de l’AME.
Dans la tente voisine, Anne et Patrick préparent le dîner pour leurs quatre enfants. Originaires de la République Démocratique du Congo, l’ancien chef d’entreprise et l’ancienne vendeuse ont quitté leur pays pour fuir l’instabilité qui y règne. Ils ne peuvent qu’acquiescer aux inquiètudes de Mme Zanga. Leur fils, lui aussi asthmatique, « a parfois eu du mal à respirer ».

Vivre dans un camp n’implique pas seulement d’être exposé aux éléments, mais aussi aux autres occupants du parc : « Les enfants ont peur, il y a des rats, des souris, des fourmis et des moustiques qui rentrent… Même les oiseaux nous réveillent en picorant la tente le matin… Ils pleurent beaucoup. »
Si des dispositifs ont été bien accueillis tels que des places de piscines gratuites, pour Fabien, coordinateur local de l’association Utopia 56, la mise en place du dispositif d’urgence canicule destiné à protéger les plus vulnérables a pour sa part été « mal gérée ». Entre un nombre de places limité à 50 et un espace mélangeant personnes sans domicile fixe et familles sans solution de mise à l’abri, pour le militant associatif, les conditions n’étaient pas adaptées à la mise en sécurité, même provisoire, de publics aussi fragiles que des enfants, qu’ils soient seuls ou accompagnés.
En conséquence, un nombre important de bénéficiaires potentiels ont ainsi préféré rester sur place durant l’alerte rouge canicule. Comme nous le confie Bijou, maman de deux enfants et habitante du camp : « Ce n’était pas facile, je suis restée une semaine dans le gymnase. Il y avait beaucoup de bruit, d’autres ont préféré rester ici… Le 115 ne répondait pas ».
Mais elle relativise : « Ici, c’est bonne ambiance, ça va ! Et les habitants donnent un coup de main. Il y a
Chrystelle et Christine, elles nous aident beaucoup. »

Il ne faut en effet pas attendre très longtemps pour croiser les voisines en question. Avec d’autres volontaires, elles déchargent des palettes et des denrées à destination des occupants des lieux. Toutes deux âgées d’une cinquantaine d’années, deux retraitées ont commencé à venir au camp il y a quatre mois, presque tous les jours. Une évidence pour Christine, qui « ne s’est pas posé la question ».
Ils seraient une quarantaine sur un groupe WhatsApp d’habitants du quartier, créé pour se tenir au courant de la situation, bien qu’elle ironise: « On est que quatre à vraiment venir sur quarante-deux, quatre femmes ! »
Toutes deux engagées par ailleurs, au sein de la France Insoumise pour la première et des Restos du Coeurs pour la seconde, le plus choquant pour elles a été de comprendre à quel point le problème de la faim pouvait être important, notamment chez les jeunes non accompagnés. « Il y a le problème du logement et de papiers, mais la faim, c’est un gros problème ! Parfois, on leur fait des courses, sinon ils n’ont rien. Et pour les mamans, c’est parfois le parcours d’une journée pour trouver à manger. »

S’agitant sous une tonnelle, des cintres dans une main, des vêtements dans l’autre, Astride organise une distribution de vêtements. Professeure de piano, elle n’habite pas aux abords du camp, mais vient, comme d’autres, apporter son aide à la mesure de ses moyens. Ancienne voisine d’un camp similaire qui s’était installé dans son quartier l’an passé, cette femme d’une soixantaine d’années se concentre désormais sur les vêtements. « Moi aussi, j’ai mon carnet ! Je note les tailles de tout le monde. Dans certains pays, je fais du 12 ans ! », commente celle qui n’hésite pas à faire jouer son réseau d’élèves pour approvisionner les habitants de Beauregard.
Loin des clichés, ce qui étonne nos trois volontaires, c’est que certains travaillent, qu’ils aient des papiers ou non. C’est notamment le cas d’une partie des hommes du camp, qui, selon elles, sont partis faire les vendanges. « On n’a pas besoin de papiers pour ça », souligne Christine, mettant en lumière l’illégalisme récurrent documenté de ce secteur.
Dans un cas similaire de Mamadou travaille comme aide à domicile. Né au Mali, cet homme d’une trentaine d’années s’est retrouvé à la rue à la suite d’une rupture difficile. Dans un contexte où l’obtention d’un logement est de plus en plus difficile sans garant, notamment pour les personnes racisées, comme le dénonçait encore un rapport de SOS Racisme publié en janvier 2026, pointant du doigt une discrimination systémique : près d’un quart des agences immobilières accepteraient de discriminer certains candidats. Bien qu’il cache sa situation à ses proches, être au camp est pour lui le moindre des maux : « On est mieux qu’à la gare, à traîner dans les rues. Ici, on est ensemble, même si on ne se connaît pas. ».

Du côté de la mairie, on affirme qu’il relève bien de la responsabilité de l’État de mettre les moyens nécessaires pour permettre la mise à l’abri. Mettant en avant les 950 personnes déjà mises à l’abri par la métropole et son « opposition » à la politique nationale, David Travers, troisième adjoint délégué à la Solidarité, à la Cohésion sociale et à la Politique de la ville de Rennes, appelle la France comme les collectivités territoriales à « prendre leur part ». Selon lui, la municipalité aurait par ailleurs saisi le juge administratif afin de pouvoir faire usage de son pouvoir de réquisition pour répondre à cette urgence.
Il n’en reste que mise à l’abri des personnes vulnérables relève ainsi d’une obligation légale qui, dans de nombreux cas, n’est pas respectée faute de dispositifs d’hébergement d’urgence suffisamment importants. L’État français a d’ailleurs été condamné à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour des manquements concernant la mise à l’abri de familles et de mineurs isolés.

En dehors des préoccupations purement matérielles sur un camp de 108 personnes, avec quatre toilettes, deux douches et un accès restreint à l’eau , l’inquiétude majeure des habitants reste aujourd’hui celle des enfants. À quelques jours de la rentrée des classes, tous sont bien conscients que la situation va encore se compliquer pour les jeunes qui jouent aujourd’hui entre les abris de fortune. Sans toit en dur, les conditions de vie ne semblent pas tant leur importer, mais une question revient : « Comment vont-ils faire leurs devoirs ? », s’interroge une maman. Certains ne savent pas encore dans quels établissements les enfants seront scolarisés, en raison de la complexité de leur situation administrative.
En attendant, la chaleur a laissé place à de violents orages et le camp grossit toujours avec l’arrivée d’une soixantaine de nouveau occupants depuis notre passage, selon les informations d’Utopia 56.
Et quand on demande leurs besoins aux habitant-es, une même réponse revient dans toutes les bouches : « Il nous faut un toit ».
Quentin Bonadé-Vernault est un journaliste et photojournaliste basé à Rennes. Depuis plusieurs années, il axe son travail sur des thématiques de société telles que la crise de l’accueil migratoire, la santé mentale ou encore l’actualité sociale et collabore avec de nombreux médias nationaux, tels que Libération, Reporterre, la Nouvelle Vie Ouvrière ou encore l’Humanité.



